Quelques remarques en guise de conclusion

 

La perception de la guerre

    A travers un corpus limité, ce cours offre l'occasion de réfléchir sur un aspect de la guerre, qui, aujourd'hui paraît inacceptable et injustifiable, à savoir les victimes inévitables qu'elle entraîne, en particulier des victimes, qui n'ont jamais eu voix au chapitre en ce qui concerne les risques qu'elles encouraient. Dans le cadre d'une guerre dans le monde grec, ces victimes innocentes sont les hommes de la troupe et les marins, qui étaient des conscrits "petits, obscurs et sans gloire" et les civils, qui payaient toujours le prix fort dans la victoire comme dans la défaite: dans le premier cas, femmes et vieux parents laissés seuls pendant que l'époux et le fils combattent (au loin), dans le second, massacre de combattants, femmes, vieillards et enfants voués à l'esclavage en cas de prise d'assaut d'une ville.

    Une constatation s'impose d'emblée: dans aucun des textes envisagés - et ceux-ci sont à cet égard exemplaires -, on ne trouve un cri de révolte contre la réalité de la guerre et contre ses "dégâts collatéraux". Plusieurs raisons expliquent cette résignation.

 

(1) Le rapport avec la mort

    La mort des individus et des groupes est tellement répandue qu'elle en apparaît normale: l'espérance de vie est moindre par rapport à la nôtre et la mortalité infantile connaît des proportions dont on n'a plus idée dans l'Occident du XXIe siècle. Les jeunes enfants n'étaient pas respectés comme aujourd'hui: ainsi à Sparte, on pouvait exposer les filles et les bébés mal formés. En dehors de la guerre, les maladies tuaient beaucoup, ainsi que le travail manuel pénible, par exemple dans les mines.

    C'est pourquoi le mythe et la pensée grecque insistent sur le fait que la mort est inscrite dans le destin de l'homme, de par un phénomène cyclique: toujours joies et peines vont alternant. Même l'humanité heureuse de l'âge d'or (et de l'Eden biblique) n'a pas échappé à la mort, à cette différence près: la mort n'était pas douloureuse en ces premiers temps; elle ne suscitait aucune angoisse, parce qu'elle était tout simplement un sommeil dont on ne se réveillait pas.

 

(2) Le rapport avec l'esclavage

    L'esclavage est une donnée de base dans la structure de la société, que les Anciens (et les Pères de l'Eglise dans un premier temps) n'ont pas remise en cause tellement elle leur paraissait aller de soi. On discutait (éventuellement) de la manière de traiter un esclave, non de réviser son statut. Les esclaves étaient un ressort essentiel de l'économie gréco-romaine: ils étaient fournis par rapines et guerres. Ils étaient omniprésents et étaient rencontrés dans la vie quotidienne. Comme on pouvait capturer des esclaves chez autrui, on admettait qu'autrui prenne des esclaves chez soi.

    En ce qui concerne les femmes-esclaves, les unes étaient vouées aux tâches ancillaires, d'autres se retrouvaient dans des maisons de prostitution. Elles aussi faisaient partie de la vie quotidienne. 

 

(3) Le caractère inéluctable de la guerre

    La guerre est perçue comme inéluctable, car elle est la face noire d'une réalité que les Grecs identifient correctement, Eris, la compétition, comme l'observe très finement Hésiode: "Ne disons plus qu'il n'est qu'une sorte de Lutte (ἔρις): sur cette terre, il en est deux. L'une sera louée de qui la comprendra, l'autre est à condamner. Leurs deux cœurs sont bien distants. L'une fait grandir la guerre et les discords funestes, la méchante! Chez les mortels, nul ne l'aime; mais c'est contraints, et par le seul vouloir des dieux, que les hommes rendent un culte à cette Lutte cruelle. L'autre naquit son aînée de la nuit ténébreuse, et le Cronide [...] l'a mise aux racines du monde et faite bien plus profitable aux hommes. Elle éveille au travail même l'homme indolent: il sent le besoin du travail le jour où il voit le riche qui s'empresse à labourer, à planter, à faire prospérer son bien: tout voisin envie le voisin empressé à faire fortune. Cette Lutte-là est bonne aux mortels" (Op., 11-24; trad. Paul Mazon). On notera au passage que, s'il souligne l'utilité d'une saine émulation pour faire avancer les humains et leur faire prendre en mains leur avenir, Hésiode ne voit pas comment se débarrasser de l'agressivité, inscrite selon lui au cœur de l'homme par la divinité.

    L'importance de la guerre est également marquée par la présence d'un dieu de la guerre dans le panthéon grec, Arès, flanqué de divinités de moindre importance, mais également amoureux d'Aphrodite.

    Elle est enfin considérée comme une des lois qui régissent le cosmos par Héraclite d'Ephèse. Pour ce philosophe présocratique,  le bien et le mal sont tout un: certes, ils ne se confondent pas, mais ils constituent les deux inséparables moitiés d'une seule et même réalité: nuit/jour, guerre/paix, faim/satiété. L'harmonie naît précisément de la coexistence et de la lutte des contraires: la maladie est une chose bonne parce qu'elle fait apprécier la santé, la faim est utile, parce qu'elle nous pousse à manger, de préférence avec joie, la fatigue fait apprécier le repos et on ne percevrait pas le prix de la justice s'il n'y avait pas d'iniquités. C'est pourquoi Héraclite a pu dire que Polemos est le père et le roi de toutes choses dans l'univers et dans la société.

     Notons cependant que les Grecs ne mettent pas toutes les guerres sur le même pied.

    - Les guerres contre "les barbares", qui jusqu'au règne d'Alexandre, ont été des guerres défensives ou des escarmouches pour établir et maintenir des comptoirs, ne leur font pas vraiment problème et n'ont dès lors guère alimenté de réflexions sur le sort des victimes barbares. Comme nous avons pu le constater, même la tragédie Les Perses, qui présente la bataille navale de Salamine du point de vue de l'autre, n'est pas exempte d'autosatisfaction de l'idéologie impérialiste d'Athènes.

    - En revanche, les guerres civiles, parmi lesquelles la guerre du Péloponnèse occupe une place de choix, ont suscité les commentaires critiques d'Aristophane et de Thucydide, parce qu'elles détruisaient non seulement les personnes, mais aussi les structures sociales et  toute forme de moralité.

    - Enfin, les Grecs étaient également conscients  du fait que plus une guerre s'éternisait, plus elle avait des chances d'engendrer des crimes gratuits, des massacres et des pillages. D'où l'importance accordée par Thucydide à l'évolution de la guerre du Péloponnèse.

   

    Ce caractère fatal de la guerre et de la mort se manifeste de façon évidente dans les trois extraits en prose qui ont été traduits: la prise d'assaut permet au vainqueur de tuer les hommes aptes au combat et de réduire en esclavage les femmes et les enfants. Tout au plus y avait-il certains droits de la guerre à respecter entre Grecs: les Milésiens vaincus par les Perses n'avaient donc rien à attendre de ce côté-là; quant aux Platéens et aux Méliens, ils s'étaient rendus à la discrétion du vainqueur, qui pouvait se montrer sans pitié. Thucydide regrette uniquement que les juges spartiates des Platéens n'ont pas rempli correctement leur fonction en favorisant outrageusement leurs alliés en raison de leur pouvoir discrétionnaire, en l'occurrence établir la formule du serment qui permettrait ou était censé permettre de découvrir la vérité.

 

Les victimes de la guerre évoquées dans les textes poétiques

    Face à la relation "neutre" des conséquences de la guerre au plan humain, les textes poétiques ont mis en relief le sort des victimes en se focalisant sur des destins individuels, personnalisés, davantage susceptibles d'émouvoir le public que des mentions abstraites de victimes anonymes. Car, contrairement aux textes en prose, ils étaient en mesure d'exploiter le caractère pathétique des situations.

 

(1)Les femmes

    Andromaque et Tecmesse envisagent avec résignation un destin sur lequel elles n'ont aucune prise. L'Andromaque d'Homère en parle alors que l'événement est encore lointain, celle d'Euripide au moment où elle l'affronte. Ceci explique le côté pragmatique de la discussion qu'elle a avec Hécube: faut-il amadouer le maître dont elle deviendra la concubine ou résister par fidélité à la mémoire d'Hector? Hécube lui conseille de céder au sort et de survivre pour son fils. Mais même quand son fils lui sera arraché, Andromaque continue à s'accommoder du sort qui l'attend... Quant à Tecmesse, elle sait de quoi elle parle et ne se fait plus aucune illusion: elle ne peut plus que tenter de ralentir le processus de dégradation, dont le concubinage forcé avec Ajax a constitué le premier pas.

 

(2) Les enfants

    Le sort des enfants demeure abstrait: il est généralement associé à celui de la mère. Certes, Astyanax et Eurysakès émergent du lot, mais le second uniquement parce que Sophocle a imité Homère. On  observe que le sort des deux enfants diffère: Eurysakès trouve en Teucros, le demi-frère de son père, un protecteur, qui écarte de lui le sort misérable réservé aux orphelins de père en tant de guerre comme en temps de paix tandis qu'Astyanax est jeté du haut des remparts. La mort de ce dernier, évoquée avec beaucoup de discrétion dans l'Iliade, est décrite avec plus de minutie par Hécube dans Les Troyennes:  elle est assimilée à un méfait barbare (βάρβαρα κακά) par Andromaque, à un acte dicté par une peur irrationnelle (οὐκ αἰνῶ φόβον/ ὅστις φοβεῖται μὴ διεξελθὼν λόγῳ, vv. 1165-1166)  selon Hécube; à un acte indécent (ἀναιδείᾳ, v.788), selon Talthybios, le seul homme à en parler. Mais l'indécence n'est pas synonyme de crime de guerre et on vérifie une fois de plus que les enfants ne bénéficient pas d'un statut particulier et ne sont pas protégés en raison de leur innocence et de leur faiblesse.

 

(3) Les hommes de la troupe

    On relèvera l'intérêt qu'Eschyle porte aux humbles de l'armée ou de la marine, intérêt qui tranche avec l'anonymat dans lequel sont plongés les hommes de la troupe dans  l'Iliade, comme en témoigne cette "exhortation" d'Ulysse à chaque homme du peuple qu'il rencontre: " Grand fou! demeure en place et tiens-toi tranquille; puis écoute l'avis des autres, de ceux qui valent mieux que toi: tu n'es, toi, qu'un pleutre, un couard; tu ne comptes pas plus au Conseil qu'au combat. Chacun ne va pas devenir roi ici, parmi nous, les Achéens" (Il., 200-203; trad. Paul Mazon). Les raisons de ce changement sont doubles:    

    ** L'avènement de la cité va de pair avec l'instauration d'une armée de citoyens, qui mènent un combat collectif, centré sur la phalange des hoplites; il n'y est plus question d'exploits individuels réalisés dans des duels.

    ** Eschyle parle au nom d'une expérience vécue: il connaît de l'intérieur la vie des camps et il s'en souvient.

 

(4) Les combattants face à la mort

    Il convient également de s'attarder sur la relation que les combattants entretiennent avec la mort. Qu'ils soient héros dans l'épopée ou citoyens d'une cité, ceux-ci se battent pour une cause qui les dépasse, du moins en jugent-ils ainsi: Achille par respect des règles du groupe auquel il appartient (les Achéens qui vengent l'hospitalité bafouée), Hector, parce qu'il a la charge de défendre Troie contre ses agresseurs, les Spartiates des Thermopyles et les Athéniens de Salamine, parce qu'ils défendent la terre grecque et ses habitants contre l'envahisseur perse etc. Il ne leur vient pas à l'esprit de se dérober à cette tâche ni de remettre en cause le bien fondé de la guerre dans laquelle ils sont impliqués. De ce point de vue, ils considèrent qu'en se battant jusqu'à la mort ils accomplissent un devoir. Mais la mort pour les siens ou pour sa patrie reçoit une contrepartie qui en compense le prix. Les belles actions assurent la gloire, c'est-à-dire une réputation auprès des autres, qui se transmet de génération en génération et peut s'étendre de proche en proche jusqu'aux confins de la terre habitée (à l'aune des Anciens). La survie dans la mémoire collective devient ainsi une forme d'immortalité, bien plus séduisante que la vie dans un au-delà représenté comme un royaume des ombres.

 

(5) Deux jeunes filles

    Il ne nous reste plus qu'à nous pencher sur les cas de Polyxène et de l'Iphigénie d'Euripide. Toutes deux sont des jeunes filles, qui n'ont pas encore été malmenées par la vie et qui, avec l'idéalisme de leur âge, sont rebelles à toute compromission. Elles ne se résignent pas à mourir, elles revendiquent le droit de mourir, ou plutôt elles transforment une situation qui leur était imposée en un libre choix. Elles consentent au mal qui les tue et deviennent ainsi plus fortes que lui. De cette mort, elles attendent l'immortalité par la gloire, s'intégrant ainsi dans la famille des héros. Elles deviennent par là leurs égales et forcent le respect des hommes de leur entourage, comme le montre Achille, qui tombe amoureux d'Iphigénie au moment où celle-ci lui échappe définitivement.

 

Conclusion

    Dans la représentation que le monde grec a et donne de lui-même, la guerre, facette négative de l'émulation, s'affiche moins comme une entreprise de conquête que comme une donnée de base de la condition humaine, suscitant d'une part, terreur et pitié, par les situations tragiques qu'elle engendre, façonnant d'autre part des hommes et des femmes au caractère trempé, qui acceptent en toute lucidité de sacrifier leur vie, seuls ou en groupe, à des valeurs qui les dépassent pour un avenir qu'ils ne connaissent pas.