INTRODUCTION

 

 

(0)1. Présentation du personnage et de l'oeuvre

 

Eléments biographiques

 

    De famille aristocratique, Eschyle naquit en 525 à Eleusis, ce qui fit supposer qu'il eut au cours de sa jeunesse l'occasion d'être initié aux mystères de Déméter. Il faut toutefois se méfier de ce genre de rapprochement, fondé sur le caractère religieux prêté à son théâtre.

     

    Il participa sûrement à la bataille de Marathon (490), peut-être aussi à la bataille de Salamine (480), où il perdit un frère qui s'était comporté héroïquement. Il appartint de ce fait à la génération des  marathonomaques , ces anciens combattants qui étaient partisans d'une démocratie assez sélective. De là probablement sa prise de position dans les Euménides en faveur de l'Aréopage, qu'une réforme récente plaçait au second plan.

 

    On sait également qu'Eschyle effectua plusieurs voyages en Sicile, ce qui expliquerait que certains vers du Prométhée enchaîné  - pour autant que cette tragédie ait été composée par lui - contiennent une description de celle-ci.

    En 476, il fut invité par le tyran Hiéron de Syracuse à participer aux fêtes célébrant la fondation de la ville d'Etna; il composa à cette occasion une tragédie, Les Etnéennes.

      En 470, il organisa une reprise des Perses à Syracuse.

    Enfin, en 457, un an après le triomphe obtenu lors de la représentation de l'Orestie, il quitta définitivement Athènes pour la Sicile, ulcéré dit-on par la conduite de ses concitoyens, dont il ne partageait plus les vues politiques et qui avaient osé lui préférer Sophocle. Il mourut à Géla en 456.

 

 

Oeuvres

 

    Eschyle a composé environ 82 tragédies et drames satyriques (le nombre varie selon les différentes listes fournies par la Vie d'Eschyle, la Souda et certains manuscrits). D'après les informations dont nous disposons sur son oeuvre, il a traité des légendes principales de la mythologie grecque et il accordait la préférence à la trilogie, c'est-à-dire à un ensemble de trois tragédies liées. Il est le seul dramaturge dont nous ayons conservé une tragédie dont le sujet était emprunté à l'actualité. Il semble d'ailleurs que cette source d'inspiration se soit assez vite tarie.

 

    De cette oeuvre abondante, il ne nous reste que 7 tragédies conservées dans leur intégralité et quelque 769 fragments.

   - Les Perses (472)

   - Les Sept contre Thèbes (467)

   - Les Suppliantes (entre 468 et 463)

   - L'Orestie: Agamemnon, Les Choéphores, Les Euménides (458)

   - Prométhée enchaîné (date inconnue).

 

    Ce corpus résulte d'une sélection opérée par un lettré anonyme que l'on situe un peu arbitrairement à  l'époque d'Hadrien (IIe siècle de notre ère). Les raisons qui ont présidé à ce choix nous demeurent inconnues.

    - (1) On en est réduit à supposer que la tragédie Les Perses a été retenue parce qu'elle était une des rares pièces à mettre en scène un événement historique (la victoire de Salamine envisagée du point de vue des Perses).

    - (2) De même, Les Suppliantes et Les Sept contre Thèbes auraient été "sauvées" parce qu'elles représentaient, l'une, la première, l'autre, la dernière pièce de trilogies.

    - (3) En outre, Les Sept contre Thèbes constituaient le maillon manquant de la chaîne qui, dans le théâtre de Sophocle, racontait le destin d'Oedipe et de ses enfants: Oedipe-Roi, Oedipe à Colone, Les Sept contre Thèbes, Antigone. C'est ce que suggère en tout cas la fin apocryphe de cette tragédie qui fait apparaître Antigone sur scène.

    - (4) L'Orestie, seule trilogie conservée, a peut-être été intégrée dans le corpus, du fait qu'elle pouvait être comparée aux Electre de Sophocle et d'Euripide.

    - (5) Quant au Prométhée enchaîné, de date inconnue, il pose suffisamment de questions pour que son authenticité ait été contestée. Si la tragédie a été composée par Eschyle, elle devait faire partie d'une trilogie, dont les deux autres pièces étaient alors Prométhée délivré et Prométhée porte-feu, cette dernière pouvant être soit la première soit la troisième partie de la trilogie. Du Prométhée délivré nous avons conservé quelques extraits. Quant à la tragédie Prométhée porte-feu, elle n'est pour nous qu'un nom: certains lui ont fait raconter le don du feu aux mortels, d'autres, les fêtes qui célébraient la réconciliation finale entre Zeus et le héros.

 

    Eschyle se voit sans cesse défini par un lyrisme exacerbé, s'exprimant dans une langue difficile, et par sa proximité avec le mythe.

    - La première caractéristique se vérifie de fait lorsqu'on entreprend de traduire son oeuvre.        

    - Quant à la seconde, elle fait difficulté. Il est certes incontestable que le théâtre d'Eschyle est profondément religieux, qu'il accorde une place prépondérante à la divinité et que l'homme, chez lui, est partie du monde, et n'y occupe pas nécessairement la place centrale. Eschyle a beau être contemporain des sophistes, il n'a pas été éduqué par eux. Cela implique-t-il pour autant que le mythe y a conservé son sens originel? Rien n'est moins sûr. Eschyle, comme ses concitoyens, est largement influencé par les épopées et par les poèmes de Stésichore, lesquels constituent déjà une interprétation de mythes anciens. Par ailleurs, sa réflexion morale et politique s'inscrit dans le cadre de la cité (cf. le jugement de l'Aréopage) et nous renvoie surtout à Solon et à travers celui-ci à Hésiode. C'est un point que nous aurons amplement l'occasion de développer.

 

 

(0).2. La survie d'Eschyle

 

    Durant l'Antiquité, Eschyle commence par être apprécié au moins par les partisans d'un théâtre traditionnel. De son vivant, il est couronné 13 fois, ce qui est un score honorable, mais non éclatant: Sophocle, quant à lui, sera couronné 18 fois (Euripide, 5 fois, dont une après sa mort). C'est également le son de cloche que nous livre Aristophane dans les Grenouilles, où Eschyle est préféré à Euripide et où Sophocle vient cette fois en second.

 

    Mais dès la génération d'Aristote, Eschyle n'apparaît plus que comme un précurseur et sa réputation de  père de la tragédie  dans la Poétique va de plus en plus le confiner dans le rôle de glorieux ancêtre, dont on se contente de mentionner le nom et l'apport. Cette vision d'Eschyle sera également celle des critiques littéraires latins, Cicéron, Horace et Quintilien.

 

    Durant le Moyen Age, l'oeuvre d'Eschyle demeure inaccessible et inconnue en Occident.

 

    La Renaissance redécouvre les 7 tragédies et leur consacre l'une ou l'autre très bonne édition (de l'ensemble ou d'une tragédie isolée) et quelques traductions latines de valeur diverse. Parmi ses tragédies, c'est le Prométhée enchaîné qui est le mieux diffusé. En revanche, il n'existe aucune traduction française imprimée, ce qui empêche Eschyle d'être apprécié du public des gens cultivés; il n'est connu que d'un petit nombre d'humanistes.

    On peut se demander pourquoi Eschyle est si peu répandu, alors que Pindare, dont la langue est au moins aussi compliquée que la sienne, est largement traduit et inspire des formes de poésie moderne. La réponse se lit en filigrane dans les préfaces et les commentaires.  Des circonstances défavorables, un langage oraculaire, un texte où subsistent, malgré des efforts méritoires, de nombreux passages corrompus, un préjugé hérité de Cicéron, l'influence d'Aristote officiellement reconnue, sans compter un malaise subtil, qui n'ose pas dire son nom, à l'égard d'une poésie grandiose mais étrange, telles sont à l'analyse, les raisons déterminant l'accueil mitigé que les humanistes réservèrent au plus ancien des Tragiques grecs. Certes, la philologie trouve son compte dans les travaux qui lui ont été consacrés, certes, nos savants sont trop respectueux de l'héritage antique pour oser critiquer ouvertement un de ses éléments. Mais le courant ne passe guère entre l'individualisme et les conceptions artistiques de la Renaissance, d'une part, le monde divin et le style tumultueux du poète d'Eleusis, d'autre part. S'il est vrai qu'Eschyle, vaincu dans un concours dramatique, en appela au tribunal du Temps, ce n'est pas le jury d'humanistes constitué à la Renaissance qui accorda au grand écrivain la gloire qui lui revenait  (M. Mund-Dopchie, pp.396-397).

 

    Le XVIIe et le XVIIIe siècles sont encore plus sévères pour Eschyle: on assiste durant toute cette période, particulièrement en France, à un phénomène de rejet. Son théâtre n'obéit pas aux règles des trois unités (action, temps, lieu), qui s'impose dans les tragédies  classiques , son langage n'est pas assez policé, les moeurs y sont brutales, le sentiment amoureux et les débats de l'homme aux prises aux passions en sont absents, tandis que le sentiment religieux d'Eschyle demeure totalement étranger aux lettrés de cette époque. C'est Euripide qui a la cote, et encore davantage Sénèque. Cette dépréciation d'Eschyle explique qu'il y a très peu de traductions françaises d'Eschyle durant ces deux siècles: uniquement celles de Lefranc de Pompignan (1770) et de La Porte du Theil (Choéphores, 1770; tout, 1795); et encore il faut attendre la fin du XVIIIe siècle pour que celles-ci voient le jour.

 

      

Cf. Corneille (Discours des trois unités):  Eschyle fait revenir Agamemnon avec une vitesse singulière. Il était demeuré d'accord avec Clytemnestre, sa femme, que sitôt que cette ville serait prise il le ferait savoir par des flambeaux disposés de montagne en montagne... Cependant, à peine l'a-t-elle apprise par ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive; donc il faut que le navire quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire, aye été aussi vite que l'oeil à découvrir ces lumières. Le Cid et le Pompée où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités  (cf. G. Méautis, "Eschyle dans la littérature française", pp.428-439).

     

 

Cf. le père Rapin:  Eschyle n'a presque nul principe pour les moeurs et pour les bienséances; ses fables sont trop simples, l'ordonnance en est triste, l'expression obscure et embarrassée; on n'entend presque point la tragédie d'Agamemnon, il met tout son art dans ses paroles sans se soucier des sentiments. Enfin il semble que son enthousiasme ne le quitte point tant il est guindé et peu naturel  (cité par M. Mund-Dopchie, p.XII).

           

 

Cf. Marmontel:  Je crois qu'Eschyle était une manière de fou qui avait l'imagination très vive et pas très réglée  (cf. G. Méautis, "Eschyle dans la littérature française", pp.428-439).

           

 

Cf. La Harpe (fin XVIIIe s.): "Le sujet de Prométhée est monstrueux, cela ne peut même pas s'appeler une tragédie. L'unique cause du succès des Perses est leur patriotisme; avec un tel sujet traité devant des républicains enivrés de leur gloire, on pouvait être couronné sans avoir fait une scène tragique, et c'est ce qui arriva. Agamemnon est une pièce froidement atroce. Le caractère de Clytemnestre, il me semble qu'on n'y peut rien tolérer; elle est d'une atrocité qui révolte. Elle veut tuer son mari et le tue, voilà la pièce. Il n'y a point d'exemple d'une scélératesse si tranquille et par conséquent si froide. Ici par exemple, ne peut-on pas dire que cette pièce fut honorée d'un prix parce que le théâtre était encore à moitié barbare? Et qui ne sait qu'à cette époque ce qui n'est qu'atroce et noir paraît énergique et grand?  (cf. G. Méautis, "Eschyle dans la littérature française", pp.428-439).

           

 

    Une réaction se dessine vers la fin du XVIIIe siècle, au moment où les conceptions classiques s'essoufflent. Les nouvelles générations vont brûler ce que les précédentes ont adoré et Eschyle se voit désormais préférer à Euripide. Parmi les précurseurs de ce retour du balancier, on trouve l'encyclopédiste Diderot et le poète André Chénier .

 

Cf. Diderot:  Eschyle est épique et gigantesque lorsqu'il fait retentir le rocher sur lequel les Cyclopes attachent Prométhée et que les coups de marteaux en font sortir les nymphes effrayées; il est sublime lorsqu'il exorcise Oreste, qu'il recueille les Euménides qu'il avait endormies, qu'il les fait errer sur la scène et crier. Je sens la vapeur du sang, je sens la trace du parricide, je la sens, je la sens... et qu'il rassemble autour du malheureux prince, tenant dans ses mains les pieds de la statue d'Apollon. Mais de combien d'années a-t-on payé la jouissance de ces beautés?  (cf. G. Méautis, "Eschyle dans la littérature française", pp.428-439).

           

 

Cf. André Chénier:  C'est là que j'imiterai cette admirable et unique scène de Cassandre dans l'Agamemnon. Plût à Dieu que je pusse trouver aussi quelque occasion d'imiter aussi cette tragédie des Perses (cf. G. Méautis, "Eschyle dans la littérature française", pp.428-439).

   

  

    Mais ce sont surtout le professeur allemand  A.W. Schlegel, dont les cours sont connus en France au début du XIXe siècle grâce à la traduction de Mme Necker de Saussure, et à Victor Hugo qui se font les chantres de la poésie eschyléenne dans une perspective romantique.

 

 Cf. Schlegel:  Il faut convenir que si ce poète nous montre l'enfance de l'art dramatique, c'est du moins l'enfance d'Hercule qui étouffait des serpents dans son berceau  (cité par M.Mund-Dopchie, p.XII).

 

 

Cf. Victor Hugo (William Shakespeare, 1864):  Une sorte d'épouvante emplit Eschyle d'un bout à l'autre; une méduse profonde s'y dessine vaguement derrière les figures qui se meuvent dans la lumière. Eschyle est magnifique et formidable; comme si l'on voyait un froncement au-dessus du soleil... Eschyle est le mystère fait homme; quelque chose comme un poète païen. Son oeuvre, si nous l'avions toute, serait une sorte de Bible grecque" (cité par M. Mund-Dopchie, p.XII). 

  

    Comme on le voit, ce qui était défaut hier, devient qualité aujourd'hui. La tendance est encore renforcée par Nietzsche, qui voue Euripide aux gémonies pour avoir fait descendre la tragédie de son piédestal et qui porte Eschyle aux nues à cause de son sens du sacré:

 

Cf. Nietzsche, pour qui Euripide est:   cet homme qui ose nier à lui seul l'âme de la Grèce telle qu'elle nous apparaît en Homère, Pindare et Eschyle, en Périclès, chez la Pythie, en Dionysos, cette âme dont la profondeur inouïe, la hauteur sublime commandent notre admiration stupéfaite? Quelle force démoniaque est-ce là qui se permet de répandre dans la poussière le breuvage magique? Quel est ce demi-dieu auquel le choeur fantôme de l'élite de l'humanité se voit contraint de crier: 'Hélas! Hélas! Tu l'as détruit d'une poigne brutale, ce monde si beau; il tombe, il s'effondre!'  (La naissance de la tragédie, 1872, p.92).

     

           

    Désormais Eschyle intéresse poètes, traducteurs, dramaturges. Le poète parnassien Leconte de Lisle traduit en français ses sept tragédies; Paul Claudel, à son tour, traduit l'Orestie, pour ne citer que des noms particulièrement célèbres. Certes, Eschyle ne supplante pas Sophocle et il n'écrase pas Euripide. Mais il tient sa place parmi les Tragiques et son caractère archaïque a cessé de lui nuire. Pour ne donner qu'un seul exemple de ce retour eschyléen, le romancier albanais Ismaïl Kadaré lui a consacré un essai, qui a fait du bruit dans les milieux intellectuels de Paris: Eschyle ou l'éternel perdant (Paris, Fayard, 1988). Il est vrai que cette analyse permet à Kadaré de s'identifier de manière subtile au Tragique, comme l'avait déjà fait Victor Hugo avant lui, et de mettre en avant un substrat culturel "illyro-albano-grec" des mythes mis en oeuvre dans son théâtre.

 

Cf. I. Kadaré: "La trilogie de l'Orestie, l'oeuvre la plus achevée et la plus belle de tout le théâtre antique, en (i.e. ce substrat) est peut-être le témoignage le plus convaincant. La reprise du sang, en tant que produit de l'ordre gentilice, est un phénomène connu en plus d'un endroit de notre Terre, y compris chez des peuples fort distants l'un de l'autre. Mais, à la différence de ce qu'il en était chez beaucoup d'autres peuples, la reprise du sang, chez une partie des peuples des Balkans et principalement chez les Albanais, s'intégrait dans le mécanisme constitutionnel qui régissait tout leur destin du point de vue à la fois juridique, moral, philosophique" (Eschyle ou l'éternel perdant, p.93).

 

 

 

(0)3. L'établissement du texte de l'Orestie

 

    Est-il besoin de rappeler que le texte rédigé par Eschyle, comme celui des autres tragiques, ne nous est jamais parvenu? Pire encore, lors des reprises d'anciens drames, on ne craignait pas de remanier le texte original pour l'adapter à des exigences nouvelles. Tel fut le cas, nous l'avons vu, de la fin des Sept contre Thèbes...

    De là le souci de Lycurgue de faire établir au IVe siècle a.C. une édition officielle du théâtre tragique d'Athènes, dont nous ignorons malleureusement tout. On peut cependant supposer qu'une sélection a été opérée dès cette époque, puisque l'oeuvre des trois Tragiques totalisait, à en croire la Souda, 305 drames.

    Les philologues alexandrins s'attachèrent également à établir le texte d'Eschyle et à le commenter. De leur travail nous restent un argument (résumé) des Euménides par Aristophane de Byzance  et un certain nombre de scolies remontant aux enseignements des Eratosthène de Cyrène, Aristarque de Samos, Apollonius de Rhodes et autres maitres alexandrins.

   

    Le choix des sept tragédies opérés sous le règne d'Hadrien ou dans les décennies qui suivirent fut jugé encore trop lourd par des érudits byzantins, qui opérèent une sélection réduite à trois tragédies, Prométhée enchaîné, Les Perses, Les Sept contre Thèbes. Ainsi s'explique le fait que la plupart des manuscrits conservés n'attestent que cette "triade byzantine".  Le corpus des 7 tragédies fut toutefois copié dans le manuscrit le plus ancien, le Laurentianus 32, 9, connu sous le nom de Mediceus, qui date de l'extrême fin du Xe siècle. Malheureusement, ce manuscrit avait perdu un certain nombre de folios; de ce fait, il ne fournissait pas la totalité de l'Agamemnon (uniquement les vers 1-310 et 1067-1159) et le début des Choéphores (vv.1-10). Comme ce manuscrit  - et ses copies - est le seul à fournir le texte des Choéphores (ainsi que celui des Suppliantes), la perte du prologue est irrémédiable. En revanche, des manuscrits produisant deux éditions byzantines de l'Agamemnon et des Euménides établies par les soins de Démétrius Triclinius (1280?-1340?) ont été conservés et redécouverts à la Renaissance. Ils ont dès lors permis d'éditer un texte complet de l'Agamemnon. Mais ils n'ont pas permis de remédier à l'état défectueux du texte, sinon par le recours à la conjecture, ce qui explique les difficultés rencontrées par les différents éditeurs d'Eschyle.

 

 

(0)4. Pourquoi analyser la tragédie Agamemnon?

 

    Comme cela était sûrement le cas pour les autres trilogies, l'Orestie envisage un mythe dans sa globalité et constitue un tout: elle traite de la loi du talion et de la souillure attachée au sang versé. Ainsi, la tragédie Agamemnon est centrée sur le meurtre d'Agamemnon perpétré par Clytemnestre et par Egisthe (la mort de Cassandre étant secondaire de ce point de vue), la tragédie Les Choéphores, sur le meurtre de Clytemnestre par Oreste (le meurtre d'Egisthe y est secondaire, contrairement à la version épique) et la tragédie Les Euménides, sur la mort envisagée d'Oreste et sur la décision de remettre le soin de punir les crimes de sang à un tribunal humain. Dans cette perspective, l'Agamemnon ne permet ni de tirer des conclusions, ni de proférer un jugement sur l'action qui s'y déroule. La tragédie est un premier épisode, angoissant et inquiétant.

 

    En outre, les meurtres d'Agamemnon et de Cassandre n'interviennent qu'aux vers 1343-1371 dans un drame qui en compte 1673. Il se passe donc un certain temps entre le début de la tragédie et l'action qui en est le centre.  Ce "vide" est comblé par une peur qui anticipe l'avenir en se fondant sur une analyse des "rétroactes": la guerre de Troie depuis son premier motif jusqu'au sac et les fautes qui sont entraînées dans leur sillage.

    A une époque, qui nous voue à l'immédiateté du plaisir ou de la peine et aux urgences de l'instant, cette lenteur d'Eschyle, cette prise de conscience, lourde et lancinante qu'il met en scène nous rappelleront à réfléchir, je l'espère, au-delà de l'effort de traduction  et de compréhension d'un texte dense et difficile, que l'amnésie est la meilleure alliée du barbare et que nous sommes tous des "héritiers".